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L’accélération des changements technologiques: tracer une autre route

Institut Mallet|Mis à jour le 12 juin 2024

Entrevue avec André Mondoux

« Est-ce que la philanthropie ne peut pas servir d’avant-garde, d’exemple pour repenser le politique en partant du souci de l’autre ? »

La pandémie a encore poussé l’accélération des changements technologiques, facteur majeur de la transformation du monde contemporain. La technologie nous a donné certaines réponses et permis de garder certains de nos réseaux en vie. Les acteurs philanthropiques et communautaires n’y ont pas fait exception : ils utilisent de plus en plus le numérique pour favoriser l’engagement, le don, les nouvelles pratiques, les réseaux d’entraide ou comprendre les problématiques grâce aux données… Naturellement tourné vers l’humain, notre écosystème de la bonté ne devrait pourtant pas s’y lancer sans penser les enjeux éthiques et sociaux concomitants.

Naviguer entre les écueils

Dons et évènements en ligne, bénévolat virtuel, visioconférence, utilisation des données, crypto-monnaie, intelligence artificielle : alors qu’ils opèrent un virage numérique à grande vitesse, les divers acteurs de l’écosystème de la bonté doivent aussi penser les écueils technologiques à éviter. « La technique n’est ni bonne, ni mauvaise. Et elle n’est surtout pas neutre. », rappelle d’emblée André Mondoux, professeur à la faculté de communication de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), et futur conférencier à notre Sommet 2022.

Un écueil à éviter concerne l’inclusivité et la représentativité. Qu’il s’agisse d’accès au matériel, à la technologie ou de compétences: la fracture numérique est une réalité qui vulnérabilise encore une partie de la population, de ce fait exclue d’une société qui base ses stratégies et ses politiques sur des données collectées en ligne. « Ces exclus-là, s’ils n’ont pas accès, leurs données numériques n’apparaissent pas dans les données qui vont servir aux décisions. D’un côté, on peut dire : ils ne sont pas fichés, tracés, ils sont libres. Mais, ils sont plutôt abandonnés. C’est une forme de liberté qu’on ne souhaite à personne. (…) On peut penser qu’il y aura un effet polarisant de la fracture numérique. Le développement technologique est poussé. Les laissés-pour-compte seront plus nombreux. Il faut penser la philanthropie dans ce sens-là : il faut repenser la technologie pour inclure tout le monde, jusqu’à la rue, et pas seulement de façon classique », explique André Mondoux.

Machines avant toutes?

En filigrane se dessine la difficulté pour le secteur de naviguer dans cette accélération technologique sans perdre son Nord : l’humain. À l’heure où les notions de réseaux, de vulnérabilité sociale et de prendre soin sont redéfinies, sa numérisation ne doit pas se faire à marche forcée, sans réflexion préalable.

« Le premier risque c’est d’occulter le rapport à l’autre dans ce qu’il a de plus fondamental : le politique, la ville… Et de là, la polis et de là, la société. C’est le principal enjeu, c’est-à-dire que le vivre-ensemble est une mosaïque éclatée, qu’on a abandonné l’idée de la mise en commun. (…) C’est vraiment l’occultation du social au profit d’une logique quantitative et non-politique. (…) Et moi, c’est ce qui me fait peur en ce moment : que les chiffres imposent une espèce de logique, la gouvernementalité algorithmique. (…) L’occultation du social passe par ça : les moyens sont devenus des fins. », prévient notre futur conférencier.

Le professeur place encore quelques balises à suivre : « Le développement technologique tend à se suffire à lui-même. (…) Quand on a un réseau qui fonctionne en soi et pour soi, le but est la circulation elle-même, et là, on perd les valeurs humaines. (…) Il faut faire attention à ce que la logique de réseau ne se suffise pas à elle-même dans le cadre philanthropique. Il ne faut pas que le réseau, dans sa technicalité, soit une réponse en soi. Il faut repenser le réseau pour qu’il nous permette de se soucier de l’autre. ».

Le cap sur l’engagement, la boussole sur les valeurs

Les acteurs de l’écosystème de la bonté travaillent tous à accélérer leur virage numérique pour soutenir leurs pratiques et leurs missions, mais selon André Mondoux, une vraie réflexion est à mener pour comprendre l’approche spécifique à adopter: « Notre réflexe est de distribuer le plus possible pour donner accès. Mais, on ne problématise pas l’usage, on ne le questionne pas. »

Ainsi, le secteur devrait se doter d’une vision et d’une utilisation singulières de cette accélération technologique, à son image, pour tenter de la faire rimer avec inclusivité et solidarité. Et la route passe par la production de savoirs et la conscientisation, selon M. Mondoux : « Il est clé de travailler sur la question des savoirs : comment nos projets revitalisent cette pluralité de savoirs. Pas juste le savoir-payer, mais aussi le savoir-vivre, le savoir-être, le savoir-faire, le savoir-être ensemble… C’est là la difficulté : penser la technique sans qu’elle se résume à une opération, mais qu’elle soit productrice d’une multiplicité de savoirs. C’est là le cœur pour la philanthropie aujourd’hui. (…) Le défi de conscience et de connaissance est à adresser à tous les citoyens. Il faut avoir le souci et prendre soin de l’autre, qu’il soit dans les chiffres ou pas. ».

Et le professeur de nous questionner: « Est-ce que la philanthropie ne peut pas servir d’avant-garde, d’exemple pour repenser le politique en partant du souci de l’autre ? »

 

 

 

 

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