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Où investir dans le secteur de la santé?

Dominique Beauchamp|Édition de mai 2020

Au moment où pandémie et récession se conjuguent, le vaste secteur de la santé revient dans les bonnes grâces des ...

Au moment où pandémie et récession se conjuguent, le vaste secteur de la santé revient dans les bonnes grâces des investisseurs. Les répercussions encore insoupçonnées de la COVID-19 et des élections américaines pourraient toutefois bousculer l’ordre des priorités des dépenses gouvernementales. Dans ce contexte mouvant, quatre experts nous présentent leur démarche.


Le point de vue d’un stratège quantitatif
La biotechnologie offre le meilleur rapport risque-rendement

Martin Roberge, 
stratège quantitatif, Canaccord Genuity

 

La crise de la COVID-19 renforce encore plus la nature défensive du secteur de la santé, croit Martin Roberge, de Canaccord Genuity. La pandémie a remis à l’avant-plan le rôle essentiel de cette industrie, qui avait fait l’objet de vives critiques par rapport aux prix élevés des médicaments, ces dernières années.

Le stratège quantitatif préfère les entreprises pharmaceutiques et celles du secteur de la biotechnologie, car leurs actions n’ont pas encore atteint la plus-value qu’elles obtiennent normalement durant les récessions. Dans un horizon de 6 à 12 mois, le segment de la biotechnologie en particulier lui semble plus susceptible de surpasser le rendement de la Bourse.

Non seulement leurs évaluations sont plus attrayantes, mais le développement de nouveaux médicaments est bien peu tributaire de facteurs économiques tels que les exportations ou la valeur du dollar américain, qui ont un plus grand impact sur les équipementiers médicaux et les grandes sociétés pharmaceutiques, explique-t-il.

Même après un bond de 33,6 % depuis le 23 mars, le secteur de la biotechnologie s’échange à un multiple de 12,7 fois les bénéfices prévus, comparativement à 14,6 fois pour les sociétés pharmaceutiques et 20,1 fois pour le S&P 500.

«Les biotechs semblent plus avancées que les grandes pharmaceutiques dans la recherche d’un médicament ou d’un vaccin contre la COVID-19», dit-il.

Bien qu’on ignore encore toutes les ramifications de la crise sanitaire sur les perspectives individuelles des entreprises de la santé, le secteur de la biotechnologie pourrait réserver les plus «belles surprises» au moment où la croissance de leurs bénéfices est plus prometteuse que l’ensemble du S&P 500, explique Martin Roberge.

Puisque le stratège adapte ses choix de secteurs en fonction de la conjoncture et de différents repères quantitatifs, il préconise les fonds négociés en Bourse, soit le FNB iShares Nasdaq Biotechnology Index (IBB, 128,22 $ US) pour le secteur de la biotechnologie.

 

Le point de vue d’un gestionnaire de portefeuille
Les équipementiers médicaux offrent les meilleures perspectives

François Rochon, 
président, Giverny Capital

 

L’amateur de sociétés américaines rentables et de haute qualité, François Rochon, blague souvent que le secteur de la santé «le rend malade» en raison des hauts et des bas de l’industrie, souvent provoqués par les aléas politiques.

Les sociétés pharmaceutiques peuvent bénéficier d’un avantage concurrentiel, mais la durée des brevets écourte trop souvent cet avantage. «Le développement de médicaments coûte cher, et ce, sans garantie de succès», insiste-t-il.

Quant aux prestataires de soins médicaux, aux hôpitaux ou aux gestionnaires de soins, la complexité du mode de fonctionnement et de paiement le rebute, car elle rend les perspectives imprévisibles. De plus, leurs marges dépendent aussi de facteurs que les prestataires ne contrôlent pas, comme le taux de remboursement des programmes Medicare, Medicaid ou des assureurs privés.

Les équipementiers médicaux font toutefois exception à ses yeux, car les dépenses médicales discrétionnaires croissent à un bon rythme et dégagent généralement de meilleures marges que celles de l’ensemble du secteur de la santé. «Les équipementiers dominants font de bonnes affaires. La difficulté est que leur évaluation est souvent élevée», ajoute le gestionnaire de Montréal.

Le fabricant californien d’équipements pour l’apnée du sommeil et pour d’autres maladies pulmonaires ResMed (RMD, 162,60 $ US) s’échange à un multiple de 35 fois ses bénéfices, donne-t-il en exemple.

Le fabricant médical diversifié Stryker (SYK, 187,89 $ US), par contre, est revenu sur son radar après la chute en mars de 44 % de son titre. Son action s’échangeait alors à un multiple de 18 fois les bénéfices prévus en 2021, ce qui lui semblait bien «raisonnable» pour une société au bilan solide qui croît en moyenne de 10 % par année, à long terme.

Mieux connue pour ses lits d’hôpitaux, la société fabrique aussi des défibrillateurs, des implants orthopédiques, des instruments chirurgicaux et diverses fournitures destinées aux soins des patients, entre autres.

«Sa croissance provient surtout d’acquisitions, mais la société a une excellente feuille de route à cet égard. Elle cible bien les segments qui profitent de son savoir-faire et ajoute les bons produits à son offre», explique François Rochon.

Si Stryker continue à faire progresser ses bénéfices de 10 % par année, son titre peut offrir un bon rendement de 11 %, en incluant le «très acceptable» rendement du dividende de 1 %.

 

Le point de vue d’un stratège de fortunes privées
Tout le secteur de la santé retrouve ses lettres de noblesse

Stéphane Rochon,
stratège, BMO Gestion du patrimoine

 

Le secteur de la santé est l’un des secteurs favoris de Stéphane Rochon. Un éventuel vaccin contre la COVID-19 n’est pas la principale raison d’y investir, bien que ce potentiel redore le blason de l’industrie.

«Le secteur est attrayant à court terme durant la récession, car de nouveaux médicaments devraient compenser la perte de certains brevets et améliorer le taux de croissance pour les deux ou trois prochaines années», indique le stratège de BMO Gestion du patrimoine. Il juge également que l’évaluation de cette industrie de haute-qualité est très raisonnable, malgré l’appréciation récente en Bourse. Stéphane Rochon rappelle que le secteur a moins bien performé que le S&P 500 lors de la dernière décennie, ce qui lui offre un certain potentiel de rattrapage.

Le retrait de la course présidentielle de Bernie Sanders, favori de l’aile gauche du Parti démocrate, diminue aussi les risques d’un contrôle serré des prix, une issue défavorable selon plusieurs investisseurs.

Globalement, le secteur est raisonnablement évalué, même si la croissance n’est plus aussi rapide qu’elle a déjà été. «Une croissance de 5 % à 10 % des bénéfices en plus des flux de trésorerie et des dividendes solides sont des caractéristiques désirables en ce moment», renchérit Stéphane Rochon.

Parmi les sociétés de recherche pharmaceutique, le stratège préfère AbbVie (ABBV, 85,42 $ US) pour son portefeuille très diversifié de médicaments thérapeutiques pour le traitement de l’arthrite, du psoriasis, de la maladie de Crohn, de la maladie de Parkinson, etc. La société est aussi en voie de finaliser l’énorme acquisition du fabricant de Botox Allergan, qui vise à réduire sa dépendance au traitement vedette Humira, contre l’arthrite, dont les brevets initiaux sont échus depuis 2016. À l’aide de nouveaux brevets secondaires, AbbVie limite la concurrence générique pour ce produit pour le marché américain jusqu’en 2033.

Parmi les multinationales biopharmaceutiques, Stéphane Rochon propose Bristol-Myers Squibb (BMY, 61,12 $ US), qu’il juge bon marché, avec une évaluation de 9,2 fois les bénéfices prévus. «Ce multiple reflète la perte de brevets de certains médicaments vedettes, dont celui pour le traitement contre le cancer Revlimid, de sa filiale Celgene, qui échoit en 2022, explique le stratège.

Néanmoins, à la faveur de l’achat colossal de Celgene, en novembre 2019, l’entreprise pourra accélérer sa croissance grâce aux futurs médicaments qui émergeront du pipeline de recherche qui compte 50 traitements potentiels, entrevoit François Rochon. Après cet achat de 74 milliards de dollars américains (G$ US), Bristol-Myers Squibb bénéficie d’une encaisse de 16 G$ US et s’est engagée à conserver son dividende qui procure un rendement de 2,9 %.

Parmi les équipementiers médicaux, Stéphane Rochon aime le chef de file mondial en technologies médicales Medtronic (MDT, 96,76 $ US), dont l’évaluation de 20,9 fois les bénéfices prévus est similaire à celle du S&P 500.

Ses produits sont aussi variés que les ventilateurs, les systèmes d’ablation laser, les dispositifs cardiaques et les dispositifs de contrôle de l’insuline ou de la douleur.

À court terme, le report des chirurgies non urgentes réduit ses ventes, mais l’entreprise prévoit une forte reprise une fois que la pandémie sera moins aiguë.

Medtronic dispose aussi d’une encaisse de 11 G$ US.

 

Le point de vue d’un analyste du secteur de la santé chez un gestionnaire
Une brochette diversifiée s’impose pour atténuer les risques

Samit Shah,
analyste financier, Gestion de placements Mawer

 

Le secteur de la santé revêt plusieurs attraits à plus long terme, croit Samit Shah, spécialiste de cette industrie pour le gestionnaire portefeuille de Calgary, qui y consacre 15 % du portefeuille.

L’industrie est peu corrélée à l’économie et à la Bourse, ce qui procure une certaine diversification naturelle. Le traitement des maladies chroniques et graves reçoit aussi les fonds publics nécessaires. En même temps, les brevets récompensent l’innovation, ce qui pondère en partie l’énorme coût de développement et d’approbation d’un nouveau médicament.

Il vaut mieux, toutefois, adopter une démarche élargie dans cette industrie. «Le système américain de la santé coûte deux fois plus cher par personne que celui d’autres pays riches, un écart que le gouvernement veut rétrécir», croit Samit Shah.

Même s’il est encore trop tôt pour dire qui seront les gagnants et les perdants de la pandémie, les mesures qui seront imposées pour éviter de futures contagions auront un effet incertain. Dans ce contexte, l’analyste cherche plutôt à repérer les entreprises les plus susceptibles de profiter des tendances lourdes à long terme et de capter leur juste part des nouvelles occasions sur une période de plus de 10 ans.

Les sociétés les plus performantes se démarquent, mais la capacité d’innovation des fabricants de dispositifs médicaux les sépare du lot. «Les dispositifs sont moins invasifs et plus sécuritaires qu’avant, améliorent la qualité des soins et amorcent un long cycle d’adoption», dit-il. Becton Dickinson & Co. (BDX, 260,94 $ US) est un placement charnière dans les fonds Mawer. Ses seringues, cathéters et pompes à soluté sont essentiels aux soins des patients dans 50 pays. «C’est un fabricant solide et stable doté d’une excellente équipe de haute direction que nous connaissons bien», indique l’analyste.

L’instrumentation et les composés complètent le portefeuille de Mawer en santé. «Ce créneau est voué à croître à long terme et bénéficie de la montée en force des produits biologiques à base de protéines destinés à la médication personnalisée», fait valoir le doctorant en neuroscience.

Dans ce segment, le portefeuille détient Danaher (DHR, 165,43 $ US), qui fournit aux fabricants et aux sociétés de biotechnologie les ingrédients dont ils ont besoin. Ce conglomérat a mis la main sur le fournisseur de matériel de biotechnologie de General Electric (GE, 6,48 $ US) pour 21,4 G $ US, en 2019. La société d’instruments et de logiciels pour les laboratoires Waters Corp. (WAT, 187,05 $ US) s’insère aussi dans cette tendance lourde. L’une de ses spécialités, la chromatographie liquide, sert autant à l’analyse de petites molécules que de grosses.

Les gestionnaires de soins de la santé sont très complexes, reconnaît Samit Shah, mais ils sont devenus incontournables pour faire le pont entre les gouvernements, les emplo-yeurs et les patients «Après une phase de consolidation, les économies d’échelle devraient en principe aider les gouvernements à réduire leurs coûts», croit-il.

United Health Group (UNH, 295,25 $ US) est le mastodonte de l’industrie, mais Samit Shah préfère Amerisource Bergen (ABC, 86,84 $ US) pour le rendement élevé du capital (23,6 %) que lui procure la distribution essentielle de médicaments et la popularité des génériques plus rentables. Amerisource s’échange à un multiple de 11,7 fois par rapport à celui de 17,1 fois pour United Health Group.

En biotechnologie, l’analyste pointe Gilead Sciences (GILD, 77,50 $ US) pour le potentiel de son pipeline de nouveaux médicaments. «C’est un pionnier de la recherche antivirale, ce qui lui confère un certain avantage compétitif, et ce, à bon marché», dit-il.

Parmi les sociétés biopharmaceutiques, Johnson & Johnson (JNJ, 149,46 $ US) se distingue par la grande diversité de ses revenus, qui proviennent des produits de bien-être, de la robotique médicale, d’un solide groupe de traitements déjà sur le marché en plus de deux douzaines de médicaments qui en sont aux dernières étapes de leurs études cliniques.

«Puisque seulement 10 % des recherches mènent à un médicament commercial, soutient Samit Shah, sa force de frappe lui donne les moyens de mettre au point de nouveaux traitements sans mettre en danger ses flux de trésorerie.»