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Remplacer un employé par une IA est illégal!

L'économie en version corsée|Édition de la mi‑septembre 2020

Remplacer un employé par une IA est illégal!

(Photo: 123RF)

CHRONIQUE. Alicia était comptable dans un grand hôtel de Las Palmas de Gran Canaria, l’une des îles Canaries de l’Espagne. Elle y travaillait depuis 13 ans, sans que son employeur ait quoi que ce soit à lui reprocher. Un beau jour de 2019, elle a été licenciée, elle et toute l’équipe de la comptabilité, au profit d’une intelligence artificielle (IA). C’est qu’un robot intelligent est aujourd’hui tout à fait capable d’effectuer le travail d’un comptable, et même de toute une équipe de comptables, en présentant de nombreux avantages impossibles à battre : il travaille jour et nuit avec une parfaite efficacité, il ne prend jamais de congé, il ne songe pas une seconde à se syndiquer et, surtout, il n’est jamais rémunéré pour le travail effectué.

Alicia n’a pas supporté d’être ainsi remerciée. Elle a traîné en justice son employeur, et il se trouve que le jugement rendu cet été lui a donné raison : aux yeux du juge, l’hôtel n’avait aucune raison valable de la remplacer par une IA. Celui-ci avait en effet appuyé sa décision de licencier Alicia sur l’article 52.b du Statut des travailleurs, qui stipule qu’un licenciement peut être justifié pour des raisons techniques lorsque l’entreprise modifie ses instruments et ses moyens de production. Et il avait souligné qu’il y avait là un enjeu de productivité, que le remplacement de l’humain par le robot intelligent était une question d’efficacité opérationnelle, pour ne pas dire de compétitivité.

«Vouloir améliorer la productivité n’est pas une raison suffisante pour justifier un licenciement, est-il expliqué dans le jugement. […] Si l’on devait se ranger aux arguments présentés par l’entreprise, cela reviendrait à atténuer les droits des travailleurs afin d’accroître la liberté des employeurs. Ce que l’on ne peut considérer qu’avec inquiétude.»

Ce n’est pas tout. Le jugement indique également que «de récentes études montrent que 35 % de la population active espagnole est à risque de perdre prochainement leur emploi à cause de l’avènement de l’IA, [si bien qu’]il est devenu d’intérêt public de donner la priorité au maintien de l’emploi». De fait, des experts de l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) estiment qu’en Espagne, la moitié des emplois sont menacés par l’IA et l’automatisation du travail, au point de «risquer de disparaître ou d’être considérablement transformés». Et d’après le cabinet-conseil McKinsey & Company, la pandémie du nouveau coronavirus devrait accélérer ce phénomène, ce qui pourrait se traduire par la destruction pure et simple de quelque sept millions d’emplois en Espagne.

Autrement dit, remplacer un employé par une IA est maintenant… illégal ! À tout le moins en Espagne. Ce qui représente une première mondiale susceptible de se généraliser ici et là, partout où les algorithmes sont en passe de supplanter les êtres humains dans leur travail.

En vérité, cette première espagnole ouvre grand les portes d’un nécessaire débat de société, oui, un débat d’autant plus urgent que les avancées de l’IA se font maintenant à pas de géant : devrions-nous rigoureusement encadrer l’entrée de l’IA dans le marché du travail, ou pas ? Un débat qui, vous allez le voir, est épineux…

> Pour un employeur, l’IA présente – on l’a vu – de nombreux avantages. À cela s’ajoute le fait que celui qui en dispose acquiert un atout concurrentiel tel qu’il peut devenir le leader de son secteur. De plus, l’IA donne à une entreprise la possibilité de survivre lorsque ses affaires vont mal, celle-ci pouvant dès lors sabrer dans sa masse salariale.

> Pour un employé, l’IA peut représenter un danger mortel, car une fois qu’un métier est accaparé par un robot intelligent, plus jamais il ne reviendra à un être humain. Cela étant, l’IA peut aussi améliorer son quotidien au travail, si on s’en sert avec intelligence : elle peut s’occuper des tâches pénibles et fastidieuses, à faibles valeurs ajoutées, tandis que l’employé se charge de celles où il fait une vraie différence, à fortes valeurs ajoutées.

C’est évident, l’idéal serait de déterminer le juste milieu entre ces deux positions et de trouver le moyen de l’atteindre. En toute logique, on peut dire qu’il suffirait d’imposer une obligation à l’employeur tenté par l’IA, celle d’établir un lien direct entre la nouvelle technologie et la nécessité de supprimer le ou les emplois concernés. De la sorte, toute suppression d’emploi se devrait d’être «raisonnable et proportionnée», ce qui empêcherait tout licenciement collectif, comme cela s’est produit pour l’équipe de comptables de l’hôtel de Las Palmas de Gran Canaria.

Mais bon, ce n’est là qu’une piste. Si tout le monde s’engageait franchement dans ce débat, d’autres – encore plus prometteuses – seraient mises au jour. Croisons les doigts pour que cela se produise sans tarder. Car, je le répète et le martèle, il y a bel et bien péril en la demeure.

En passant, le philosophe allemand Byung-Chul Han parle dans son livre Psychopolitique du sempiternel combat entre la taupe – «le travailleur, l’animal qui n’évolue qu’en espace clos» – et le serpent – «l’entrepreneur, l’animal qui, lui, ouvre l’espace à mesure qu’il évolue». Il présente les nouvelles technologies comme leur nouveau champ de bataille et prédit une victoire décisive du serpent, plus rapide, plus habile, à moins que la taupe ne «fasse corps», c’est-à-dire s’unisse à ses consoeurs pour «privilégier un nouvel art de vivre, un nouvel art de travailler»…

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Espressonomie

Un rendez-vous hebdomadaire dans Les affaires et Lesaffaires.com, dans lequel Olivier Schmouker éclaire l’actualité économique à la lumière des grands penseurs d’hier et d’aujourd’hui, quitte à renverser quelques idées reçues.

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